ETUDE D’UN CAS CLINIQUE

4 - Symbolique : La tour foudroyée

 

maison-dieu


11.11

L’uræus ou le Cobra royal du dieu Horus

 

 

  • La tour foudroyée : archétype de l’effraction du symbolique

     Cet archétype (lame XVI) symbolise le trait de fracture qui se produit lors de l’effraction du symbolique. Dans l’Egypte ancienne, le Dieu Horus, coiffé de l’uræus, symbolise au mieux ce trait qui, selon la pensée judéo-chrétienne, conduit tout droit en enfer. Chez les Celtes, et on en retrouve de nombreuses traces en Bretagne, les portes de l’enfer s’ouvrent aux âmes damnées en quête de rédemption. Mais, dans la pure tradition celtique, seuls les élus subissent les épreuves de la traversée de l’enfer. Leurs âmes sont alors divinisées, c'est-à-dire alignées et harmonisées avec le Soi.Si l’individuation conduit à cette transformation, d’autres chemins se proposent également de la réaliser : un enseignement connu depuis l’Egypte ancienne sous le vocable de « Ecole de Thot[1] », et au Moyen-âge, le tarot initiatique au travers de la symbolique. Ces deux écoles procèdent d’une même logique qui conduit invariablement aux épreuves du Jugement dernier.

     La déesse Maât, fille de Thot est coiffée d’une seule plume, ce qui la distingue de la déesse Isis qui en porte trois. Cette plume viendra, lors du Jugement dernier, mettre en balance l’âme du défunt. « Avoir l’âme légère », c’est bien n’avoir rien à se reprocher et donc ne pas craindre la comparution devant Thot. La plume de Maât se prononce en hiéroglyphe, I ou J. Or Maât (déesse de l’Egypte ancienne, 22ème lame du tarot initiatique) porte procuration afin de représenter le Dieu Thot dans la scène du Jugement dernier. Elle symbolise l’acte de Thot, elle est le souffle qui tranche, le sarcophage qui, en langue égyptienne, signifie mort ou renaissance, ce qui rejoint l’idée de Dante et les propos de F. Malaval et ceux de B. Salignon[2]« Le I déchirure d’un cri, d’un prime souffle qui fait correspondre le Dieu à la puissance du langage et de l’être. Dante se rend compte que si le I est la parole naissante, celle-ci est le nom de Dieu, « le bien suprême » et tout autant parole et Dieu, unis dans le I qui lui-même est le signe de la séparation puisque le I anime le corps silencieux de la bouche close à cette ouverture : le déchirement du logos dans l’en-voix. La parole poétique ouvre à ce qu’elle nomme, elle est aphoristique, ce I surgit phonétiquement parlant comme un cri bref, lapidaire, déchirant et donnant corps à la lettre, instant en éclair traversant le corps, il ouvre le visage et l’anime. Calligraphiquement il est le trait hiéroglyphique qui sépare et unit le haut et le bas, le Dieu et l’homme, tout autant qu’il brise l’homme dans l’effraction de son corps et libère par le langage cette souffrance originaire et nécessaire.»



[1] Thôt est le père de la déesse Maât et, à ce titre c’est elle qui va accompagner tout au long de son chemin initiatique le postulant. Mais Maât est symbolisé par une plume. C’est cette plume donc Maât qui sera mise en balance avec l’âme du défunt et le plus souvent celle de l’initié qui postule au Jugement dernier pour la rédemption de son  âme.

[2] Salignon B.,  La puissance en art, rythme et peinture, Carpentras, 1998.

 

     C’est bien du « » de Dante, ou encore de la plume de Maât, dont dépendra le verdict que Thot opposera au postulant. L’âme du « défunt » doit être en conformité avec celle du monde (le Soi) donc celle de Dieu. Par défunt, il faut comprendre celui qui est mort ou, en tous les cas, celui qui fait la démarche de mourir à sa vie antérieure. Il ne s’agit pas ici de la seule mort physique mais bel et bien de la mort psychique. C’est en cela que la scène du Jugement dernier représente un point crucial du processus d’individuation mis en avant par Jung. C’est l’instant de vérité : est-ce que le moi est bien en conformité avec le Soi ? Plus rien ne doit plus entraver ce lien entre l’homme et le divin qui, pour y parvenir, aura dû faire non seulement le deuil de son égo[1], mais surtout aura ou devra visiter l’enfer afin, justement, de se défaire de son « diable directeur » que représente le mode binaire.

      La tour foudroyée symbolise à la fois la rencontre entre les énergies d’en haut, flamme démiurgique descendante (le Verbe), et les énergies d’en bas, flamme théurgique ascendante. Selon l’expression de Saint-Jean de la Croix[2] : « Ce que Dieu prétend, c’est nous transformer en Dieux et nous donner par participation ce qu’il est lui-même en soi. Il est comme le feu qui convertit toutes choses en ce même feu ». Jésus de Nazareth recevra ce feu, comme il le dit lui-même[3] « Je suis venu apporter le feu (divin) sur la terre et, comme je voudrais que déjà, il fût allumé dans les cœurs ».  Dans l’Egypte ancienne, c’est l’uræus dont est coiffé pour l’occasion Horus, le Dieu à la tête de faucon qui symbolise le feu divin. L’uræus est représenté par un cobra royal qui encercle un globe solaire de couleur rougeâtre. Lorsque le Dieu Horus porte l’uræus sur sa tête cela signifie que le Jugement dernier est « ouvert » pour celui que le Dieu a choisi. Malheur à celui qui, alors, est frappé par le cobra royal et perverti par son venin.

     L’expédition de Toutankhamon est connue par sa légende. « La malédiction » du jeune pharaon aurait frappé une grande partie des savants qui sont entrés dans la tombe peu de temps après son ouverture. Beaucoup en seraient morts ou bien encore devenus fous. La première victime certaine fut le canari de l’Egyptologue Carter qui, laissé dans la tombe, fut avalé par un cobra. Lord Carnarvon, le mécène de cette expédition, mourut à son tour quelques jours plus tard… Il n’en fallut pas moins pour que soit réveillée la légende du cobra royal et de sa malédiction. L’uræus dont est coiffé le Dieu Horus pourrait bien symboliser cette énergie qui provoque une véritable hémorragie cataclysmique psychique que Jung désigne sous le vocable d’effraction du symbolique. Le cobra royal encercle et contient cette pulsion puissante symbolisée par un soleil rouge et, telle un venin, peut envoyer en enfer (physique et psychique) celui qui en subit la morsure.



[1] Par le biais de la « fausse transmutation sophistique » et à la transmutation « réelle usuelle » de Giovan Battista Nazari.

[2] Croix, de la, Saint-Jean, Avis et Sentences spirituelles.

[3] Luc, 12,49.

     Jonathan dit avoir subi « sa descente aux enfers » après avoir dessiné le Dieu Horus coiffé de l’uræus. Il est curieux de constater qu’il existe certaines analogies entre ce que décrit Jonathan et la légende de l’uræus d’Horus. D’une certaine manière, l’archétype devient ici parlant et engage le processus de l’effraction du symbolique. On peut s’interroger également sur les forces archétypiques d’une image ou d’un symbole dès lors que ce dernier est confronté à la psyché, en présence notamment de certains facteurs déclenchant, comme nous l’avons vu précédemment. Champollion parlait des hiéroglyphes en cataloguant les phonétiques « d’âme des hiéroglyphes ». Les hiéroglyphes exposés à la vue de tous, représentaient de véritables rébus pour les passants qui n’en connaissaient pas la traduction, mais des rébus qui devenaient vivants. A l’évidence les glyphes qui représentent ces écritures constituent pour le moins une énigme pour les curieux qui ne manquent pas de les observer. On peut également ajouter que leurs formes originales et leurs vives colorations attisent encore davantage la curiosité des passants.

     Inscrites dans la pierre, leur gravure en creux ou en bosse, comme nous en avons déjà précédemment parlé, doit également jouer un rôle dans leur fonction archétypique. De ce fait, si les hiéroglyphes possèdent leur propre signification au sens littéral du terme (écriture descriptive et phonétique), ils cachent un tout autre langage (symbolique) qui parle à l’âme du lecteur ou à celle du scribe. Cette écriture pourrait donc être capable d’envoyer des messages à la psyché, sous forme d’une pulsion spécifique capable d’activer certains archétypes. Nous touchons alors à l’aspect vibratoire des hiéroglyphes.

    Ce foudroiement représente pour l’homme l’occasion de renouer l’Alliance avec le divin et d’accomplir son unité intérieure symbolisé par Horus coiffé alors du pshent, symbole de l’unification de la Basse et de la Haute Egypte. On retrouve cette représentation du Dieu Horus coiffé du pschent dans la scène du Jugement dernier quand celui-ci accompagne l’initié ou le défunt, une fois la justification accomplie. Avant l’épreuve de la pesée de l’âme, Horus est tête nue, simple accompagnateur de l’âme en voie de rédemption. Après qu’il aura fait la rencontre avec Horus coiffé de l’uræus,  le défunt deviendra un Horus justifié mais cette fois coiffé des deux couronnes de l’Egypte en signe d’unification accomplie. Cette théurgie du feu se retrouve également dans l’Evangile selon Thomas : « Je suis venu jeter un feu sur le monde, et, voici, je veille sur lui, jusqu’à ce qu’il brûle ». Cette rencontre avec le « feu divin » symbolisé par la tour foudroyée, c’est également pour « le foudroyé » l’espoir de se voir couronner du laurier des « justes », tous ceux qui ont subi la pesée de l’âme et qui, grâce à Osiris, se sont acquittés de leurs dettes.

     La lame de la tour foudroyée représente deux hommes qui tombent du haut d’une tour. Celle-ci est foudroyée par le feu divin qui est également représenté par de gros flocons qui accompagnent la chute des deux hommes. La tour est brisée au niveau de sa couronne. Cette scène nous suggère un tremblement de terre et la présence d’eau nous fait penser au déluge. C’est bien le déluge que symbolise cet arcane, mais il s’agit du déluge psychique auquel tout homme est confronté s’il bâtit des tours d’orgueil. C’est la tête qui est frappée par le feu, comme en témoignent ces manuscrits du XIIe siècle conservés à la Bibliothèque Nationale : les chevaux à la tête de lions et les sauterelles du diable.

     D’un point de vue symbolique, le 11 septembre 2001 voit à New York, les deux tours du « Trade center » s’effondrer suite à « une succession d’attentats terroristes ». Le nombre onze apparaît deux fois, une première fois suggéré par le binôme architectural que représentent les deux édifices, une seconde fois avec la date à laquelle ils se sont effondrés. Sur le plan numérologique, même si le seul hasard peut-être ici mis en cause, il n’en reste pas moins que ces réalités sont également liées par des phénomènes de synchronicité tels que Jung a pu en définir l’existence. Par ailleurs, la onzième lame du tarot initiatique symbolise la force. Comme nous l’avons vu précédemment, sans la force, ce que Freud nomme « la poussée », « la vague » dans l’Egypte ancienne, la phase d’arrachement ne  peut se produire. L’objet ne peut suivre le processus de différenciation qui conduit à l’édification du moi. Notons également que cette lame est au centre du jeu initiatique des vingt et une lames. Par sa position médiane au sein du jeu, elle impose l’idée que l’équilibre doit être au centre de tout et en toute chose.

     La tour foudroyée, encore appelée maison-dieu, pourrait bien être aussi une allusion à la ziqqourat mésopotamienne, la tour « E-Temen-An-Ki » (pierre entre le ciel et la terre), édifiée à Babylone. Raphaël, Bruegel[1] reprendront ce thème dans leurs peintures de la tour de Babel. Dans le tableau de Bruegel, la présence au premier plan du roi Nemrod place la scène dans un contexte biblique. Les hommes unis dans une même langue, celle de l’orgueil, voulurent défier Yahvé en bâtissant une tour qui s’élèverait dans le ciel. Bruegel fait référence à « la Babylone », la femme de l’Apocalypse du Jugement dernier. L'Apocalypse est un texte de Saint Jean l'Évangéliste qui vient ponctuer le Nouveau Testament. La femme de l’Apocalypse apparaît comme une prostituée (au service du mal, de la névrose), elle vampirise le sang des martyrs et corrompt tous ceux qui l'adorent. L’architecte qui se prosterne aux pieds du Roi illustre la soumission de l’homme face au pouvoir déviant de l’orgueil. La chute est la seule issue pour ce royaume bâti sous le joug de l’ombre. Bruegel s’est sûrement inspiré du chaos religieux (Luther et l’Eglise catholique) qui régnait alors à Anvers. L’historique rejoint le religieux qui traduit en symbole ce qui ne peut pas être dit ouvertement. Selon Strabon, Hérodote, Diodore de Sicile, ces tours servaient de plate forme d’observatoire pour les étoiles, mais sur le plan de la symbolique, elles relient le ciel et la terre, elles sont l’instant précis où l’homme fait la rencontre avec le divin (théandros).

     Nous touchons alors au Jugement dernier. « Car c’est le moment où le jugement va commencer par la maison de Dieu. Or si c’est par nous qu’il commence quelle sera la fin de ceux qui n’obéissent pas à l’évangile de Dieu[2] ? La maison de Dieu désigne ici le Temple de l’homme, celui qui contient l’âme, cette même âme qui, dans la scène du Jugement dernier,  est représentée par le livre de Thot, lequel Thot, Directeur des âmes, va procéder à la lecture et ce, dès l’ouverture des sceaux apocalyptiques. Deux hommes chutent du haut de la tour, mais, symboliquement, on peut y voir la chute du modèle binaire. Dans le contexte médiéval, cette symbolique visait également à atteindre l’Eglise catholique qui était, pour beaucoup, responsable du chaos de l’homme, individuellement et socialement parlant. Cette symbolique nous enseigne que si l’homme chute matériellement, il peut également le faire dans sa conscience. Par ailleurs, l’apôtre Pierre souligne que le Jugement dernier doit commencer par la maison de Dieu. On peut dès lors comprendre dans ses propos que seuls les croyants, ceux qui ont la foi, mais surtout tous ceux qui ont été « éduqués » et « nourris » au lait « Dieu/Diable » subiront en tout premier l’épreuve du feu. Au Moyen-âge, la tour foudroyée portait un autre intitulé, celui de maison-dieu, intitulé que l’on peut rapprocher avec celui de « libido-Dieu » employé par Jung. Tous les hommes qui ouvrent les portes de leur âme au divin sont susceptibles de subir l’épreuve du feu symbolisée par le cobra royal d’Horus.



[1] Bruegel, (Breughel), P., La Tour de Babel, fut traitée par trois tableaux, deux seulement ont résisté au temps. La "grande tour" (114 x 155 cm, 1563, représentée sur l’Annexe XII) se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne, la petite (60 x 74,5 cm, 1568) au Museum Boymans-van Beuningen de Rotterdam.

[2] Première Epitre de Pierre (4,17). 

     Cet arcane est redoutable car il annonce un basculement radical dans l’existence d’un homme. C’est une vie qui s’arrête et une autre qui commence après que  se soit déroulée l’épreuve du Jugement dernier qui résulte de la rencontre de l’homme avec  le «feu sacré ». Ce dernier, contenu dans l’Arche d’Alliance[1] présente d’ailleurs une ressemblance avec le réel de Lacan que ce dernier désigne comme « un feu froid »[2]. Comme Lacan aurait pu l’imaginer « ce feu froid », peut laisser des traces au travers de crises subjectives, lorsque la rencontre se fait avec un bout du réel. Mais pour Jung, nous sommes dans l’individuation, au plus fort de ses phases, celle qui procède de l’effraction du symbolique. Par les symboles, les mythes, l’alchimie et sa théorie sur les archétypes, Jung cherche des explications. Il veut comprendre le fonctionnement de la psyché dans ses moindres détails mais surtout la décrire avec précision. C’est peut être le reproche que lui fit Lacan, de vouloir trop expliquer la vérité qui, selon Héraclite, « ne s’enseigne pas ».



[1] Moïse entendit la voie de Dieu, au sommet du Mont Sinaï pour lui dicter le Décalogue (les dix commandements) : « Dieu lui remit les deux tables de la loi, tables de pierre, écrites de son doigt». Ces pierres étaient transportées à l’intérieur d’un coffre, l’Arche d’Alliance. Il ne fallait pas moins de quatre hommes pour la transporter. A quoi servait l’Arche d’Alliance, quel était son rôle ? L’Abbé Devimeux raconte : Lors de la conquête de la Palestine, les Hébreux, conduits par Josué, durent passer le Jourdain. Il leur dit : « Sanctifiez-vous, car demain Dieu fera au milieu de vous des merveilles. Vous connaîtrez que le Dieu vivant est au milieu de vous à ce qu’il chassera devant vous les Cananéens. L’arche d’Alliance du Seigneur passera devant vous dans le Jourdain ; quand les pieds des prêtres portant l’Arche d’Alliance de l’Eternel, Seigneur de toute la terre, se poseront dans les eaux du Jourdain ; les eaux du Jourdain seront coupées et les eaux qui descendent d’en haut se dresseront en montagne ». L’Abbé Devimeux ajoute : « Le peuple partit du camp pour passer le Jourdain ; les prêtres portant l’Arche allaient devant le peuple. Quand ceux qui portaient l’Arche arrivèrent prés du Jourdain et que les pieds des prêtres qui portaient l’Arche furent mouillés au bord de l’eau, les eaux qui descendaient d’en haut s’arrêtèrent ; elles formèrent une montagne très loin, et celles qui descendaient vers la mer achevèrent de s’écouler, et le peuple passa à sec en face de Jéricho. Les prêtres portant l’Arche d’Alliance de l’Eternel restèrent au milieu du Jourdain jusqu’à ce que tout le peuple eût achevé de passer. Alors Josué dit aux prêtres : « Remontez du Jourdain ». Et quand les prêtres portant l’Arche d’Alliance furent remontés du milieu du Jourdain et que leurs pieds furent posés sur le sec, les eaux du Jourdain retournèrent à leur place ».

[2] Lacan, J. Le Sinthome, In Séminaire (1975-1976). Par ce terme, Jacques Lacan fait référence à un certain type de comportement que l’écriture a pu produire chez l’écrivain James Joyce. Pour Lacan, le symptôme permet de s’inscrire dans un lien, pour Freud, il est l’expression du désir de guérison bien plus que celle d’une maladie.

     La maison-dieu se retrouve également dans le symbole de l’Arche d’Alliance qui fut construite sur la commande de Moïse par un joaillier du nom de Bethzalel. Mais ce dernier était-il seulement bijoutier, ou bien était-il physicien ou encore alchimiste ? Le préfixe beth signifie maison en Hébreu, comme on le retrouve également dans Bethléem. Beth, c’est la maison, la deuxième lettre de l’alphabet hébreux, la papesse (lame II) et lhéem, le pain, Bethléem, c’est la maison du pain, c’est aussi la maison de Dieu. De quelle nature était ce pain contenu dans l’Arche d’Alliance ? « En vérité, en vérité, je vous dis : Moïse ne vous a pas donné le pain qui vient du ciel, mais mon Père vous donne le véritable pain qui vient du ciel. Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel, et qui donne la vie au monde... Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »[1]Ce pain est de nature énergétique, vibratoire, comme la parole de Dieu, le Logo, le verbe juste, la voix juste, le « mâkhrôou »[2]. Symboliquement, ce pain devient alors tranchant comme une épée, symboliquement c’est la plume de Maât, « le I hiéroglyphique », c’est aussi l’Archange Saint Michel ou Saint Georges qui terrasse le dragon. Bethléem est bien la maison de Dieu (naissance de Jésus), du verbe juste. L’Arche d’Alliance, les Tables de la Loi sont faites de ce pain,  pétries au sycomore de la déesse Nout[3], au buisson ardent de Moïse[4] : « Moïse s’approche du buisson dans l’attitude de l’adoration. La tête nimbée du Seigneur qui lui parle entre deux branches environnées de flammes. L’homme de Dieu gravit le Mont Sinaï et reçoit les Tables de la Loi ; Il a les mains voilées par respect pour la loi divine. Le buste du législateur au nimbe uni est seul visible. »

     Tout ce qui est instable (mal lié) doit tomber au contact de l’Arche d’Alliance, au contact du verbe juste. Elle entraîne dans la chute tout ce qui a été bâti sur le mensonge, l’orgueil, la tricherie, la cupidité. Donc, tout ce qui résulte de l’exacerbation du mode binaire est alors mis a nu et tout ce qui a été caché, sous-entendu dans notre inconscient nous sera révélé à la fin des temps. Le peuple conduit par Moïse apparaît symboliquement comme celui qui a été justifié par le Jugement dernier. Jéricho[5], c’est la Babylone, les âmes en perdition (le vice) qui devront tôt ou tard se soumettre à l’épreuve du feu sacré.  Cette épreuve est du reste symbolisée par le passage de la Mer Rouge. L’auteur du dessin[6] représentant le Cantique des Hébreux a bien pris soin de souligner l’aspect énergétique de cette scène, en renforçant cette idée par la représentation d’instruments à corde, instruments vibratoires par excellence. Le Peuple d’Israël fuit sa captivité en Egypte. Moïse armé de sa canne miraculeuse ouvre la marche, les eaux se scindent en deux parties sous l’effet magique de la pulsion divine. Tout nous ramène au Jugement dernier : la canne est le bâton d’Hermès ou celui de Thot ou encore celui de l’ermite (lame X). Elle est aussi la baguette du bateleur (lame I). Les eaux de la Mer Rouge, sont celles de l’Océan des Sages, le flux horien. Moïse devient le Sphinx, le Dieu Horus par délégation du Divin qui l’investit des pouvoirs sacrés. Il est le prophète qui conduit l’homme à affronter « son ombre » pour se libérer de l’esclavage de ses propres vices. Marie, plusieurs femmes, des guerriers armés sont sur les pas de Moïse. Marie et l’une des suivantes jouent du Tympanum (tambourin) qu’elles frappent à l’aide d’une baguette recourbée, une autre femme pince les cordes de la harpe.



[1] Jean 6:32-35.

[2] mâ khrôou, cf. chapitre sur la déesse Maât, p. 100.

[3] Nout, cf. chapitre sur la tempérance (lame XIV), p.73.

[4] Walter J.,  Le buisson ardent, In Hortus deliciarum, gravure dans le texte p.71.

[5] Lors de la prise de Jéricho, l’Arche d’Alliance entra encore en jeu. Jéricho, ville fortifiée, ferma ses portes devant les enfants d’Israël. Personne n’en sortait, personne n’y entrait. Le Seigneur dit à Josué : « Je te livre Jéricho, son roi et les braves de son armée. Tous tes hommes de guerre feront le tour de la ville. Pendant six jours, vous ferez ainsi. Sept prêtres porteront devant l’Arche sept trompettes retentissantes. Le septième jour, vous ferez le tour de la ville sept fois. Les prêtres sonneront de la trompette ; le peuple jettera de grands cris et la muraille de la ville tombera sur elle-même ». Ils firent ainsi. Chaque jour, sept prêtres, portant des trompettes et marchant devant l’Arche, firent le tour de la ville en sonnant de la trompette. Des hommes d’armes allaient devant eux et d’autres allaient derrière eux. Au septième jour, les prêtres sonnèrent de la trompette, le peuple poussa de grands cris et la muraille tomba sur elle même. Ils prirent la ville  et tuèrent tout ce qui était dans les murs (Josué 6).

[6] Walter, J., Marie et le Cantique des Hébreux, In Hortus deliciarum, planche dans le texte, p. 71.

     La mort (lame XIII) et la tour foudroyée ou maison-dieu (lame XVI) marquent des changements extrêmes. Ces deux arcanes symbolisent une coupure entre deux états de conscience, celui de l’apprenti et celui de l’ouvrier avec la mort, celui de l’ouvrier et du maître avec la tour foudroyée. Faute de quoi, le cycle ne s’achevant pas devra se répéter. La mort (lame XIII) fait rupture avec notre passé d’apprenti lié aux enseignements matriarcaux et patriarcaux. Elle ouvre les portes à la  « voie ouvrière », celle qui offre une liberté relative dans un monde non accompli. La tour foudroyée ou maison-dieu (lame XVI) promet la liberté en conscience, mais pour ce faire l’épreuve alchimique est incontournable. « Quand la libido quitte le lumineux monde d'en haut, soit en vertu d'une décision, ou parce que la force vitale a diminué, ou parce que la destinée humaine est ainsi, elle retombe dans sa propre profondeur, à la source d'où elle jaillit jadis et retourne au point de rupture, le nombril, par où jadis elle pénétra dans ce corps. Ce point de rupture s'appelle mère, parce que c'est par là que nous vint le courant vital. Si donc il s'agit d'exécuter une œuvre énorme devant laquelle l'homme recule parce qu'il doute de sa force, alors sa libido reflue vers ce point de jaillissement - c'est alors l'instant dangereux où il faut choisir entre anéantissement et vie nouvelle. Si la libido reste fixée au royaume merveilleux du monde intérieur, alors l'homme est devenu une ombre pour le monde d'en haut, il est comme mort ou gravement malade. Mais si la libido réussit à se libérer et à remonter vers le monde d'en haut, alors se produit un miracle: le voyage aux enfers a été pour elle, une fontaine de jouvence et de la mort apparente surgit une nouvelle fécondité. »[1]C’est de cette dynamique de transformation au sein de l’inconscient humain que l’œuvre de Jung prend sa pleine valeur. Cette dynamique que Jung nomme « fonction transcendante » représente également pour lui l’image d’une fonction mathématique. Il rejoint sur ce point Freud et Lacan qui tous deux avaient pressenti que le phénomène de conscientisation n’échappait pas à un processus de mathématisation, en tous les cas à une logique structurante qui se différencie de la linguistique.



[1] Jung C. G., Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Ed. Georg, Paris, 1953.

     Loin de considérer ces phases de « débordement psychique » comme négatives, Jung y voit au contraire un mécanisme de « remise à neuf », de « refertilisation » du terrain (terre d’Egypte ou terre du subconscient).  Si les lames XII et XIII (pendu et mort) suggèrent l’inversion des pulsions, la tour foudroyée (lame XVI) propose tout autre chose, une authentique métamorphose psychique, l’inconscient trouvant en lui le ressort nécessaire à la mise  en œuvre de cette physiologie introspective. Ce processus « auto guérissant » est animé par des forces qui échappent à notre volonté, Jung nomme ces forces « organisateurs inconscients ou archétypes ». Selon Jung, ces forces appartiennent toujours à  «l’inconscient collectif ».

     Avec l’effraction du symbolique, la pulsion est à son comble. Les structures arborescentes fortement sollicitées ne sont plus en mesure de donner des réponses satisfaisantes à la psyché. On assiste alors à une surtension de la pulsion qui provoque au sein des structures arborescentes une pathologie identifiable à un « anévrisme psychique ». Ce déluge pulsionnel effracte alors le tronc commun, mettant à nu « tout ce qui était alors demeuré caché ». Le monde duel, construit au stade de l’enfance, ce que Jung nomme la persona fait alors surface au grand jour dans sa forme structurelle. C’est comme pénétrer le programme, « la matrice psychique » en quelque sorte. S’ouvrent alors pour les Chrétiens les portes de l’enfer, pour les croyants de l’Egypte ancienne débute l’épreuve du Jugement dernier, dans le processus d’individuation de Jung, c’est la phase de l’effraction du symbolique.

Date de dernière mise à jour : 08/05/2013

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