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ETUDE D’UN CAS CLINIQUE

 

Libérer la psyché de l’homme de toute forme d’esclavagisme

 

2) Clinique

     Durant toute ma pratique d'analyste, j'ai pu observer quelques cas d’effraction  du symbolique, dont celui de Jonathan. Certains patients ont vu en moins de quinze jours leur perception modifiée, puis tous visualisèrent des nombres regroupés sous forme de séquences ternaires. Ces dernières étaient uniquement composées des trois premiers nombres (1, 2 et 3,). Ces nombres défilaient de manière perceptible en « sur-titrage » des images perçues. Au-delà d’un profond sentiment de culpabilité et des terreurs qui en résultaient, apparaissait chez tous ces patients un point commun : les séquences numériques (1, 2, 2; 3, 3, 2; 3, 3, 2...), variaient en fonction des nuances de couleurs observées. Cette constatation vient conforter le principe de mathématisation du processus de symbolisation. L’'effraction du symbolique peut se concevoir comme si le patient avait pénétré son système symbolique ( sa matrice) et pouvait le lire. Cette idée d’une mathématisation possible de la physiologie psychique sera du reste reprise par Lacan concernant sa définition du réel. Selon le mathématicien Koyré, le réel lacanien n’est du reste rien d’autre qu’un principe de mathématisation.

     L’effraction du symbolique agit par fragmentation des liens intrapsychiques. Ceux-ci semblent en effet s'être construits selon des logiques informatives qui relèvent de modes de gravure, de véritables logiciels structurels. Le mode binaire agit sur la persona par construction et déconstruction de l’objet comme nous l’avons précédemment étudié. Toutes les croyances qui se sont imposées à la psyché se sont également inscrites en elle en tant que modèle directeur. Afin d’éliminer ces modèles qui sont, dès lors, perçus par la psyché comme inhibiteurs de la créativité (Freud aurait dit pensée), cette dernière met en œuvre une physiologie spécifique soumise à une concentration de la pulsion. « La poussée » qui représente la quatrième caractéristique de la pulsion selon Freud parvient alors à son comble et crée ainsi un déluge pulsionnel au sein de la psyché.

     Rappelons que toutes les écritures psychiques qui s’expriment naturellement en mode binaire au sein du tronc commun (persona) se retrouvent renforcées et même sous tutelle de « la culture judéo-chrétienne » d’essence manichéenne (le bien/le mal). Ce « logiciel psychique » fait écran à l’élaboration des structures arborescentes, donc à l’avènement d’un moi fluide et libéré des archaïsmes de la persona. Le moi pour être accompli doit accéder à la troisième voie suggérée par les Taoïstes ou encore laisser advenir en lui le Christ de l’église chrétienne ou bien encore le dieu Horus de l’Egypte ancienne. C’est bien Horus, du reste, qui interviendra afin que cesse cet esclavagisme de la pensée qui maintient l’homme prisonnier de ses peurs et de ses névroses. Le Jugement dernier de l’Egypte ancienne, l’Apocalypse des Chrétiens, voilà plus que des mythes, mais des réalités physiologiques d’une psyché en guerre contre ses colonisateurs.


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     L’effraction du symbolique est le processus alchimique, par lequel l’individuation pourra arriver à son terme, c'est-à-dire au Soi, comme l’exprime Maître Eckhart[1] : « Nous disons donc que l’homme doit-être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures.[2] ». Pour Eckhart, l’âme doit subir l’anéantissement si elle veut faire la rencontre avec « le Un », « l’inconnaissable » : « Ce cautère et la plaie qu’il cause, tels que nous les décrivons, constituent le plus haut sommet de l’état d’union. (…) Celle-là est un pur contact de la Divinité accordé à l’âme sans forme ni figure, soit intellectuelle, soit imaginaire.[3] » Dieu et Diable symbolisent ces Déités dont Jung dira qu’elles sont les imagos les plus puissantes qui œuvrent au sein de la psyché et qui, par conséquent, mobilisent des énergies considérables qu’il nomme : « la libido-Dieu[4] ».

     A défaut de voir s’ouvrir une troisième voie, les écritures issues du mode binaire (le tronc commun) produisent une surcharge et une saturation informative de l’ombre. Elles subissent alors une implosion structurelle qui fait suite à « une surfusion concentrationnelle » de la pulsion. Cette dernière survient sur un terrain inflammatoire chronique qui résulte lui-même d'un “tourner en rond” des écritures psychiques. Toutes les structures arborescentes sont ainsi délitées. Seules ne subsistent que « les images miroir » de la persona, qui remontent à la surface. Dieu, Diable, mal, bien, sont alors de la fête et se manifestent comme les derniers bastions  qui doivent tomber. Le Soi s’obtient à ce prix. Tous les patients que j’ai connus, sous l’influence de l’effraction du symbolique ont été soumis à de violentes tensions affectives qui jouèrent à l’évidence en tant que facteur déclenchant. La séparation de Freud et Jung constitue vraisemblablement pour Jung, le facteur déclenchant, ce qui conduisit ce dernier à affronter sa propre traversée de l’enfer.



[1] Eckhart V.H., dit  « Maître Eckhart » (1260-1328). Théologien et philosophie dominicain, mystique allemand. Eckhart prône des concepts qui permettront à Jung d’élaborer sa théorie sur le processus d’individuation : L’homme ne vient pas de Dieu mais part à sa rencontre. Dieu doit naître dans l’âme de l’homme, après que celui-ci se soit débarrassé de toute image de la Déité. Seul, le dépassement de soi, permet cette rencontre. Eckhart use du terme de délaissement, de détachement…

[2] Eckhart, Sermon 52, p. 148.

[3] Croix J. (de la), La vive flamme d’amour, strophe 2, Chap. 8 et 9, Cerf, Paris, 1994, p. 76, in Jung et la Mystique, Melanson S., Préface : Cazenave M., Editions Sully, Vannes, 2009, p. 30.

[4] Jung C. G., Types Psychologiques, op. cit., p. 233-251, in Jung et la Mystique, Melanson S., Préface : Cazenave M., Editions Sully, Vannes, 2009, p. 80.

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     Jonathan, me confiera au cours d’une analyse : « J’avais fondé ma vie d’alors sur de fausses valeurs. » Il avait selon ses propres termes « abandonné » son foyer familial pour fonder une nouvelle vie avec une femme rencontrée alors et dont il croyait être tombé amoureux. Abandonner son foyer, Jonathan l’avait fait mais pas sans souffrance : « J’ai abandonné ma femme et mon fils qui était âgé de 10 ans à peine. Je les aime pourtant plus que tout, mais cela n’avait pas alors suffi à me retenir auprès d’eux. J’étais aveuglé par ce que je croyais être de l’amour qui n’était en réalité qu’une addiction au sexe. »  « Pendant près de deux années, éloignés d’eux, j’essayai de construire quelque chose auprès de ma nouvelle compagne. Mais je ne pensais qu’à mon fils et à ma femme que je savais seuls. Ils me manquaient et j’en souffrais atrocement. Cette idée était devenue obsessionnelle et me gâchait tout plaisir de vivre. Chaque fois que je le pouvais, je les guettais quand ils allaient se promener à bicyclette au parc des Tuileries. Je sais aujourd’hui que j’avais déjà poussé les portes de l’enfer. »

     Jonathan s’est retrouvé confronté à un double choix : vivre pleinement ce qu’il croyait être un plein amour et abandonner sa femme et son fils, ou bien renoncer à cet amour et rester auprès des siens. De cette seule alternative possible (le bien ou le mal), il développa une forte culpabilité qui lui interdisait toute sérénité de pensée et de vie. Soumis à de violentes pulsions psychiques, Jonathan subit alors l’'effraction du symbolique, dans sa forme cataclysmique. Les symptômes qui se produisent lors de l'effraction du symbolique peuvent s'apparenter à ceux des psychoses mais ils sont limités dans le temps et s’estompent d’eux-mêmes, comme l’a décrit Jonathan. Tous résultent d’un arrachement des logiques du passé et se manifestent sous la forme de violentes souffrances psychiques, telles les terreurs que Jonathan dut affronter. On peut y voir une dialectique d'effacement et de « regravure » du symbolique, ce qui s’apparente à une résolution définitive de la persona. Tout ce qui est demeuré caché à l’état de l’ombre refait surface. Tout se déroule comme si la psyché, par le processus de l’effraction du symbolique, apportait une résolution immédiate aux déséquilibres restés lovés au sein de la persona. L'effraction du symbolique[1] s'apparente à un déluge psychique provoqué par un état pulsionnel paroxystique.

     Les surcharges informatives peuvent déboucher sur un simple état de confusion, les contraires (le moi et l'ombre) continuant à échanger au sein d'une dialectique permanente qui ne trouvent pas d’issue. C’est le propre de la névrose. Soumise à des pulsions extrêmes, la psyché n’aura plus d’autre solution que celle d’inverser les valeurs structurées en mode binaire. Les extrêmes étant alors atteints et sollicités à outrance se transforment en leur contraire. D’un point de vue médical, on notera ici le caractère inflammatoire produit par de telles sollicitations. Ou bien, d’une manière plus radicale, la psyché mettra en œuvre des mécanismes visant à éliminer le « mode binaire » qui sera alors perçu comme intrusif. Ce dernier mécanisme relève de l’effraction du symbolique.



[1]   Jung C.G., Commentaires sur le mystère de la Fleur d'Or,  Bibliothèque jungienne, Albin Michel, Paris 1979. « Cette curieuse faculté de  métamorphose dont fait preuve l'âme humaine, et qui s'exprime précisément dans la fonction transcendante, est l'objet essentiel de la philosophie alchimique de la fin du Moyen-âge », écrit-il. « Elle exprime son thème principal de la métamorphose grâce à la symbolique alchimique. Il nous apparaît aujourd'hui avec évidence que ce serait une impardonnable erreur de ne voir dans le courant de pensée alchimique que des opérations de cornues et de fourneaux. Certes, l'alchimie a aussi ce côté, et c'est dans cet aspect qu'elle constitua les débuts tâtonnants de la chimie exacte. Mais l'alchimie a aussi un côté vie de l'esprit qu'il faut se garder de sous-estimer, un côté psychologique dont on est loin d'avoir tiré tout ce que l'on peut tirer : il existait une "philosophie alchimique", précurseur titubant de la psychologie la plus moderne. Le secret de cette philosophie alchimique, et sa clé ignorée pendant des siècles, c'est précisément le fait, l'existence de la fonction transcendante, de la métamorphose de la personnalité, grâce au mélange et à la synthèse de ses facteurs nobles et de ses constituants grossiers, de l'alliage des fonctions différenciées et de celles qui ne le sont pas, en bref, des épousailles, dans l'être, de son conscient et de son inconscient ».

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     De nos jours, le bien, la compassion, le don aux autres, l'amour pour son prochain sont souvent perçus ou entendus comme étant des faiblesses et (ou) deviennent des prétextes aux renforcements des névroses de l'autre. La loi s'inverse. Le Christ est alors vu comme Diable. Advient alors « le règne de l'Antéchrist ». Si la bipolarité témoigne d'un trait de fracture du symbolique, elle peut également se raisonner en termes de solution provisoire, comme si la psyché refusait l'état confusionnel (le doute) qui conduit invariablement à l'inversion (perversion). Si le trait subsiste c'est la porte ouverte vers la schizophrénie. Si toutes les conditions sont réunies, un simple facteur déclenchant peut alors produire la déstructuration du moi, par délitement des liens énergétiques qui tissent le tronc commun (images binaires). L'effraction du symbolique est alors au rendez-vous, nécessaire apocalypse à la reconstruction d'un autre mode d'écriture. Par effraction du symbolique il faut entendre, cassure des liens énergétiques qui unissent « les traces mnésiques » entre elles. Ces dernières regroupées par affinités constituent des ensembles, identifiables sous forme de symboles, que Jung regroupe au sein du « symbolique ».

    L’expression effraction du symbolique est donc un raccourci qui désigne un mécanisme de séparation et de déstructuration des systèmes psychiques en arborescence, sous l’effet d’une pulsion exacerbée. Dans la pensée judéo-chrétienne Dieu et Diable campent les frontières de notre patrie psychique farouchement enfouies au cœur même de la persona. Toutes formes de pulsions extrêmes ne peuvent que nous conduire à faire la rencontre avec l’un ou l’autre de ces archétypes et plus vraisemblablement avec les deux. Ne pas les affronter puis les dépasser, c’est à coup sûr s’en remettre à des cultes ou à des croyances qui ne sont que des échecs à nous ouvrir d’avantage au monde qui nous entoure. Cette physiologie, toute proportion gardée, peut-être comparée à une scission atomique libérant une très forte énergie. C’est pourquoi lors du processus d’individuation, cette phase doit faire l’approche d’une extrême prudence et nécessite une longue période d’apprentissage à la fois de la part du psychanalyste et de celle de l’analysé. Se libérer de la loi binaire et accéder au ternaire, n’est pas chose facile, ni sans danger pour l’équilibre mental alors soumis à de violents « orages psychiques ». Pour Jung cette phase passe par une « alchimisation» de notre plomb intérieur qui doit être transmuté en or, l’or symbolisant ici l’état originel de notre structure psychique. Cette transmutation est illustrée par l’archétype de l’alchimie qui retrace les différentes phases de l’effraction du symbolique. Cet « or psychique » devient le symbole de l’archétype du Soi qui symbolise les contraires unifiés et sublimés donc dépassés. Cette phase correspond à un changement du mode directeur de notre psyché qui bascule d’un ternaire encore sous contrôle du binaire à celui d’un ternaire totalement libéré de ce dernier.

Date de dernière mise à jour : 08/04/2013

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